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Daniele Segre : l'œil sur les supporters s'est refermé

Le réalisateur italien Daniele Segre est mort ce dimanche 4 février, comme l'a annoncé sa boîte de production. Il avait été le premier à poser son objectif sur les virages populaires des stades de football, dès la fin des années 1970. Cela avait donné le mythique Ragazzi di stadio, livre de photos devenu documentaire, réactualisé en 2019.

ds 1873

Les photos sont en noir et blanc. Quelque chose de cru et violent s’en dégage. Parfois on voit des armes, un flingue, une chaîne. D’autres fois un graffiti, drôle, radical, extrémiste. Et puis il y a des gueules. Les gueules de jeunes Turinois dans les rues de leur ville, ou dans les gradins du stade de leur équipe favorite, le Torino, la Juventus. Ce sont des supporters de foot. Ils appartiennent à des groupes ultras. C’est la fin des années 1970, et personne n’a jamais vu ça. Les clichés sont publiés en 1980 dans un livre, Ragazzi di stadio (Les jeunes ou les mecs de stade, en français, NDLR), aujourd’hui aussi culte qu’introuvable. Leur auteur, Daniele Segre, est mort dimanche 4 février, à 71 ans.

En 2011, à l’occasion de notre hors-série consacré aux supporters, So Foot avait republié une partie de cette série historique, et demandé à Daniele Segre pourquoi son travail avait tant marqué les esprits. Parce que pour la première fois, on ne criminalisait pas les supporters, avait-il alors répondu. On ne les présente pas comme le mal absolu. L’œil du spectateur n’est absolument pas guidé vers une idée du mal, il n’y a aucun raccourci, comme peuvent parfois faire les journalistes. Les photos représentent simplement des personnages à part entière, avec la complexité de leur existence, sans dire “c’est bien” ou “c’est mal”. Elles racontent ces supporters, voilà tout. Les photos ne parlaient pas seulement de foot. Elles disaient une époque et un pays en plein bouleversement. C’était la première fois qu’on racontait cela par le prisme d’un stade de football et de ses supporters les plus véhéments. C’était incroyable.

Daniele Segre avait commencé son travail photographique sur les ultras parce qu’il était intrigué par les graffitis qui se multipliaient sur les murs de Turin à la fin des années 1970. Un tag l’avait plus marqué qu’un autre : il potere dev’essere bianconero – le pouvoir doit être noir et blanc, aperçu un jour de 1977. Dix ans plus tôt, en 1968, les manifestants criaient il potere dev’essere operaio – le pouvoir doit être ouvrier. Comment était-on passé de l’un à l’autre ? C’est cette mutation qui m’intéressait, expliquait Daniele Segre à So Foot en 2011. Plus qu’autre chose, cette mutation témoignait, je crois, d’une certaine confusion de la jeunesse de l’époque, confusion qui était aussi la mienne. Alors Segre avait commencé à faire ce qu’il fera toute sa vie dans son travail : créer un rapport avec ceux qu’il souhaitait filmer ou prendre en photo. Pendant deux ans, Daniele Segre fréquente les Fighters de la Juventus, et les Ultras du Torino. Dans les travées, il voit des jeunes issus du sous-prolétariat se mélanger à la plus haute bourgeoisie, certains tendre vers l’extrême gauche, d’autres vers l’extrême droite. Segre est partout : dans les cortèges, dans les préparations des tifos, dans les réunions hebdomadaires, participe même à certains déplacements. Et, quand il a l’impression qu’il se passe quelque chose, il sort son Nikon, et clic, comme si de rien n’était. Le livre deviendra un documentaire, tout aussi mythique.

Les supporters l’intéressaient parce qu’ils étaient en marge de la société. Les fragiles et les marginaux, voilà ceux dont le réalisateur s’est préoccupé toute sa vie. On a dit de ses films qu’ils étaient du cinéma du réel parce qu’il était en prise avec la réalité et que Segre n’inventait rien. Quarante ans après son premier Ragazzi di stadio, il avait de nouveau documenté les ultras de la Juventus, cette fois en se concentrant sur les Drughi. D’ordinaire très hostiles à toute forme de caméra et de publicité, ils avaient accepté d’être filmés et d’ouvrir leurs portes parce que c’était lui, parce qu’il avait fait ce qu’il avait fait 40 ans plus tôt, parce qu’ils savaient aussi qu’il n’y aurait aucun jugement.

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ds 1873

Les photos sont en noir et blanc. Quelque chose de cru et violent s’en dégage. Parfois on voit des armes, un flingue, une chaîne. D’autres fois un graffiti, drôle, radical, extrémiste. Et puis il y a des gueules. Les gueules de jeunes Turinois dans les rues de leur ville, ou dans les gradins du stade de leur équipe favorite, le Torino, la Juventus. Ce sont des supporters de foot. Ils appartiennent à des groupes ultras. C’est la fin des années 1970, et personne n’a jamais vu ça. Les clichés sont publiés en 1980 dans un livre, Ragazzi di stadio (Les jeunes ou les mecs de stade, en français, NDLR), aujourd’hui aussi culte qu’introuvable. Leur auteur, Daniele Segre, est mort dimanche 4 février, à 71 ans.

En 2011, à l’occasion de notre hors-série consacré aux supporters, So Foot avait republié une partie de cette série historique, et demandé à Daniele Segre pourquoi son travail avait tant marqué les esprits. Parce que pour la première fois, on ne criminalisait pas les supporters, avait-il alors répondu. On ne les présente pas comme le mal absolu. L’œil du spectateur n’est absolument pas guidé vers une idée du mal, il n’y a aucun raccourci, comme peuvent parfois faire les journalistes. Les photos représentent simplement des personnages à part entière, avec la complexité de leur existence, sans dire “c’est bien” ou “c’est mal”. Elles racontent ces supporters, voilà tout. Les photos ne parlaient pas seulement de foot. Elles disaient une époque et un pays en plein bouleversement. C’était la première fois qu’on racontait cela par le prisme d’un stade de football et de ses supporters les plus véhéments. C’était incroyable.

Daniele Segre avait commencé son travail photographique sur les ultras parce qu’il était intrigué par les graffitis qui se multipliaient sur les murs de Turin à la fin des années 1970. Un tag l’avait plus marqué qu’un autre : il potere dev’essere bianconero – le pouvoir doit être noir et blanc, aperçu un jour de 1977. Dix ans plus tôt, en 1968, les manifestants criaient il potere dev’essere operaio – le pouvoir doit être ouvrier. Comment était-on passé de l’un à l’autre ? C’est cette mutation qui m’intéressait, expliquait Daniele Segre à So Foot en 2011. Plus qu’autre chose, cette mutation témoignait, je crois, d’une certaine confusion de la jeunesse de l’époque, confusion qui était aussi la mienne. Alors Segre avait commencé à faire ce qu’il fera toute sa vie dans son travail : créer un rapport avec ceux qu’il souhaitait filmer ou prendre en photo. Pendant deux ans, Daniele Segre fréquente les Fighters de la Juventus, et les Ultras du Torino. Dans les travées, il voit des jeunes issus du sous-prolétariat se mélanger à la plus haute bourgeoisie, certains tendre vers l’extrême gauche, d’autres vers l’extrême droite. Segre est partout : dans les cortèges, dans les préparations des tifos, dans les réunions hebdomadaires, participe même à certains déplacements. Et, quand il a l’impression qu’il se passe quelque chose, il sort son Nikon, et clic, comme si de rien n’était. Le livre deviendra un documentaire, tout aussi mythique.

Les supporters l’intéressaient parce qu’ils étaient en marge de la société. Les fragiles et les marginaux, voilà ceux dont le réalisateur s’est préoccupé toute sa vie. On a dit de ses films qu’ils étaient du cinéma du réel parce qu’il était en prise avec la réalité et que Segre n’inventait rien. Quarante ans après son premier Ragazzi di stadio, il avait de nouveau documenté les ultras de la Juventus, cette fois en se concentrant sur les Drughi. D’ordinaire très hostiles à toute forme de caméra et de publicité, ils avaient accepté d’être filmés et d’ouvrir leurs portes parce que c’était lui, parce qu’il avait fait ce qu’il avait fait 40 ans plus tôt, parce qu’ils savaient aussi qu’il n’y aurait aucun jugement.

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