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C’est avec François Pinault que j’ai goûté ma première crème brûlée

Été 2000 : le "futur Ronaldo" débarque en Bretagne. Au nez et à la barbe de l’OM et de l’Inter Milan, Severino Lucas, 21 ans, s’engage au Stade Rennais. Le montant du transfert est pharaonique : 140 millions de francs, soit 21,3 millions d’euros. L’attaquant brésilien ne s’adaptera jamais au football européen. Vingt-deux ans plus tard, il livre à Prolongation un témoignage teinté de lucidité et de regrets. Premier volet sur son enfance au Brésil et les coulisses de son arrivée en Europe.

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Pour comprendre l’échec Severino Lucas au Stade Rennais, il faut d’abord saisir l’homme, ses origines sociales, son enfance, ses connaissances et son état d’esprit à l’idée de rejoindre l’Europe, eldorado du football, à l’aube du XXIe siècle. Vingt-deux ans après son arrivée en France, le Brésilien de 43 ans s’est longuement confié à Ouest-France et Prolongation.

Dans la première des trois parties de son témoignage, il raconte ses premiers dribbles dans les rues de Ribeirão Preto, la réputation de star naissante qui l’escorte, très jeune, et l’amène à survoler l’Atlantique, le 25 juillet 2000, à bord d’un jet privé spécialement affrété par François Pinault, actionnaire du SRFC. Il a 21 ans et s’apprête à devenir la recrue la plus chère de l’histoire du club.

Comment décririez-vous votre enfance dans le Brésil des années 1980 ?

Je l’ai adorée. Je suis un gamin qui vient d’un milieu très simple. Je n’ai jamais été très pauvre ni très riche. Mon père était un bricoleur qui alternait les jobs de mécanicien, à l’usine, dans les cannes à sucre. Ma mère n’a jamais travaillé et s’occupait de mes trois frères et sœurs et moi à la maison. Mes parents nous ont donné tout ce qu’il faut à une personne : de la nourriture, un toit. Je passais mon temps dans la rue, à jouer avec mes voisins, à tout et rien. Le foot est rapidement devenu une grande passion. Puis, il a pris une grande place dans ma vie. Donc, je n’ai pas vraiment eu d’adolescence. À 16 ans, je jouais déjà en pro dans le club de Botafogo.

À tel point que votre réputation dépasse les frontières de votre ville, touche votre pays puis l’Europe. Dans quelle mesure cela bouleverse-t-il l’esprit d’un jeune joueur ?

Évidemment, j’étais très heureux. Je vivais de superbes moments. Je jouais en équipe de jeunes du Brésil, j’étais considéré comme le troisième meilleur attaquant du pays derrière Romario et Ronaldinho. J’étais en pleine confiance. Mais l’Europe restait une terre inconnue pour moi. Nous n’avions pas internet à l’époque. C’était dur de se renseigner. Je ne connaissais pas bien les clubs. Mon nom a commencé à circuler dans certaines équipes, comme l’OM ou l’Inter Milan, mais je n’avais aucun moyen de savoir ce qu’il se passait réellement.

Être comparé à Ronaldo ? Je n’ai pas su absorber cette pression, ni même la gérer

L’ex-président de l’Inter Milan, Massimo Moratti, vous aurait même qualifié de "futur Ronaldo".

(Il grimace). Cette comparaison m’a bien plus embêté qu’aidé. Ronaldo est l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du football. Associer son nom au mien m’a ?directement fait ressentir une énorme pression. Établir un tel parallèle, c’est attendre des performances similaires dans l’inconscient des gens, donc s’exposer à une forte critique. Et j’étais évidemment loin d’être du niveau Ronaldo. Qui l’a été ? En tout cas, je n’ai pas su absorber cette pression de manière positive, ni même la gérer. Le pire, c’est qu’on n’est même pas sûr que le président de l’Inter ait vraiment dit ça. À l’époque, c’était un autre football, donc un autre business, sans internet ni vidéo. Avec du recul, je pense que c’était aussi une façon qu’avaient mes agents de me promouvoir ou la presse de vendre des titres.

Finalement, ce ne fut ni l’Inter, ni l’OM, mais le Stade Rennais, destination surprenante à l’époque. Pourquoi avoir choisi Rennes, en juillet 2000 ?

C’est par un joueur brésilien que vous connaissez bien en France : Rai (qui a joué au PSG de 1993 à 1998). Nous habitions dans le même quartier, mais n’étions pas spécialement amis. C’est son frère qui m’a appris l’intérêt du Stade Rennais. Pour être honnête, je ne connaissais absolument rien de l’équipe, du club et de la ville. Les premiers échos qu’on m’a donnés étaient très positifs par rapport à mon profil : une bonne ville, un club appartenant à un milliardaire qui investissait et voulait faire grandir le club, une équipe moyenne, en croissance, où il serait plus facile pour moi de m’adapter, jouer, avant de viser plus haut. À ce moment-là, il y avait deux propositions sur la table : l’Inter et le Stade Rennais.

La presse de l’époque évoquait également une offre de l’OM, que le Stade Rennais aurait doublé sur le fil, grâce à un effort financier conséquent de François Pinault, actionnaire du club breton.

Nous n’avons reçu aucune proposition officielle de l’OM. Il y avait des rumeurs, oui, notamment d’une offre de 10 millions d’euros que M. Pinault aurait doublée. Je ne sais pas si c’est vrai. Encore une fois, les seules offres officielles que nous avons reçues sont celles de Rennes et de l’Inter Milan. Mes agents pensaient que la meilleure solution, sportive comme financière, était le Stade Rennais. Je les ai écoutés, comme j’ai écouté Rai, qui m’affirmait que c’était le bon choix, notamment car Paul Le Guen dirigeait alors l’équipe (Rai et Le Guen ont joué ensemble au PSG).

Avez-vous directement rencontré François Pinault ?

Oui. Je l’ai trouvé super sympathique, extraordinaire. C’est d’ailleurs avec lui que j’ai goûté ma première crème brûlée ! Avec mes coéquipiers brésiliens, il nous a toujours très bien traités. Par la suite, on ne s’est pas beaucoup recroisés, mais à chaque fois qu’on s’est vus, il était soucieux de savoir comment on s’adaptait. Il ne me parlait pas de mes performances sur le terrain.

Évidemment, ce transfert a changé ma vie, mais il n’a jamais changé qui je suis

Vous souvenez-vous du montant que le Stade Rennais a investi pour vous faire signer ?

(sans hésiter une seconde, avec un grand sourire). 140 millions de francs, l’équivalent de 21 millions d’euros, à l’époque. Une grosse somme. Un grand problème.

Pourquoi ?

En France, les gens ne me parlaient que de ça… « 140-millions-de-francs » sont mes premiers mots appris en français (sourire). J’avais conscience qu’il s’agissait d’une somme très importante, que c’était un énorme investissement pour un club comme le Stade Rennais. Mais elle engendrait énormément d’attentes. Surtout que je remplaçais Shabani Nonda, un grand joueur de Rennes (qui partait pour Monaco après 37 buts en 77 matches sous le maillot rennais, de 1998 à 2000)…

Au Brésil, comment a été perçu votre transfert ?

Ça a été une grosse surprise ! J’avais beau dire « Rennes » ou « Stade Rennais », personne ne connaissait (rires). Les gens étaient surpris, mais aussi contents pour moi. J’étais le deuxième plus gros transfert de l’histoire du Brésil, après Denilson (transféré pour 32 M€ au Bétis Séville, en 1998). Je suis longtemps resté dans cette liste. J’ai finalement pu quitter ce top 10, il y a peu. Tant mieux : je faisais quand même partie d’une liste aux côtés des meilleurs joueurs brésiliens du monde. Je n’y avais pas ma place.

Comment un jeune joueur de 21 ans apprivoise-t-il cette situation ? Avez-vous gardé la tête froide ? Au contraire, a-t-elle gonflé ?

Évidemment, ce transfert a changé ma vie, m’a permis de changer de classe sociale, d’être tranquille sur le plan financier. Mais il n’a jamais changé qui je suis. Honnêtement, j’étais conscient que je n’étais pas un phénomène, que je n’arriverais pas à changer le Stade Rennais, seul. Je l’ai dit. On m’a répondu que le changement serait collectif, avec les arrivées de César, Bernard Lama, etc.

Je craignais que les gens n’acceptent pas mon style, ma façon d’être

Curieuse coïncidence : vous avez atterri sur le sol français, à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, le 25 juillet 2000, jour de l’accident du Concorde, au même lieu. Vous en souvenez-vous ?

Bien sûr. J’avais voyagé avec un jet privé affrété par M. Pinault. À mon arrivée à l’aéroport, je ne parlais pas un mot de français et j’entendais le mot « Concorde » revenir dans toutes les conversations. Je me suis demandé quel mec était ce fameux Concorde ! Puis, on m’a expliqué. C’était dramatique. Après, je ne suis pas superstitieux. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un mauvais présage avec mon futur en France.

Dans quel état d’esprit débarquez-vous en France ?

En général, les footballeurs brésiliens ont tendance à penser que ce sont les autres qui doivent s’adapter à eux, et pas le contraire. J’étais dans l’état d’esprit opposé. Je craignais que les gens n’acceptent pas mon style, ma façon d’être. J’exigeais beaucoup de moi-même. Je voulais que les gens m’acceptent. Les premiers jours ont été durs, surtout parce que je ne parlais pas du tout la langue ! J’ai essayé de m’intégrer, mais j’ai commis une petite gaffe (rires). Lors de l’une de mes premières interviews en France, je veux faire une petite blague et j’utilise mes quelques notions d’anglais pour dire : « Hi, my name is Lucas, I’m from Brazil ! » Là, les gens autour de moi froncent les sourcils et me répondent, direct : « Tu peux parler portugais, ne t’inquiète pas, il y a des traducteurs. » Puis, je me suis rendu compte de ça qu’il y avait une rivalité historique entre les Français et les Anglais ! (rires). J’aurais dû essayer de parler en français ! C’était une question d’immaturité et d’inexpérience. On en reparlera…

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ds 0992

Pour comprendre l’échec Severino Lucas au Stade Rennais, il faut d’abord saisir l’homme, ses origines sociales, son enfance, ses connaissances et son état d’esprit à l’idée de rejoindre l’Europe, eldorado du football, à l’aube du XXIe siècle. Vingt-deux ans après son arrivée en France, le Brésilien de 43 ans s’est longuement confié à Ouest-France et Prolongation.

Dans la première des trois parties de son témoignage, il raconte ses premiers dribbles dans les rues de Ribeirão Preto, la réputation de star naissante qui l’escorte, très jeune, et l’amène à survoler l’Atlantique, le 25 juillet 2000, à bord d’un jet privé spécialement affrété par François Pinault, actionnaire du SRFC. Il a 21 ans et s’apprête à devenir la recrue la plus chère de l’histoire du club.

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À tel point que votre réputation dépasse les frontières de votre ville, touche votre pays puis l’Europe. Dans quelle mesure cela bouleverse-t-il l’esprit d’un jeune joueur ?

Évidemment, j’étais très heureux. Je vivais de superbes moments. Je jouais en équipe de jeunes du Brésil, j’étais considéré comme le troisième meilleur attaquant du pays derrière Romario et Ronaldinho. J’étais en pleine confiance. Mais l’Europe restait une terre inconnue pour moi. Nous n’avions pas internet à l’époque. C’était dur de se renseigner. Je ne connaissais pas bien les clubs. Mon nom a commencé à circuler dans certaines équipes, comme l’OM ou l’Inter Milan, mais je n’avais aucun moyen de savoir ce qu’il se passait réellement.

Être comparé à Ronaldo ? Je n’ai pas su absorber cette pression, ni même la gérer

L’ex-président de l’Inter Milan, Massimo Moratti, vous aurait même qualifié de "futur Ronaldo".

(Il grimace). Cette comparaison m’a bien plus embêté qu’aidé. Ronaldo est l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du football. Associer son nom au mien m’a ?directement fait ressentir une énorme pression. Établir un tel parallèle, c’est attendre des performances similaires dans l’inconscient des gens, donc s’exposer à une forte critique. Et j’étais évidemment loin d’être du niveau Ronaldo. Qui l’a été ? En tout cas, je n’ai pas su absorber cette pression de manière positive, ni même la gérer. Le pire, c’est qu’on n’est même pas sûr que le président de l’Inter ait vraiment dit ça. À l’époque, c’était un autre football, donc un autre business, sans internet ni vidéo. Avec du recul, je pense que c’était aussi une façon qu’avaient mes agents de me promouvoir ou la presse de vendre des titres.

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La presse de l’époque évoquait également une offre de l’OM, que le Stade Rennais aurait doublé sur le fil, grâce à un effort financier conséquent de François Pinault, actionnaire du club breton.

Nous n’avons reçu aucune proposition officielle de l’OM. Il y avait des rumeurs, oui, notamment d’une offre de 10 millions d’euros que M. Pinault aurait doublée. Je ne sais pas si c’est vrai. Encore une fois, les seules offres officielles que nous avons reçues sont celles de Rennes et de l’Inter Milan. Mes agents pensaient que la meilleure solution, sportive comme financière, était le Stade Rennais. Je les ai écoutés, comme j’ai écouté Rai, qui m’affirmait que c’était le bon choix, notamment car Paul Le Guen dirigeait alors l’équipe (Rai et Le Guen ont joué ensemble au PSG).

Avez-vous directement rencontré François Pinault ?

Oui. Je l’ai trouvé super sympathique, extraordinaire. C’est d’ailleurs avec lui que j’ai goûté ma première crème brûlée ! Avec mes coéquipiers brésiliens, il nous a toujours très bien traités. Par la suite, on ne s’est pas beaucoup recroisés, mais à chaque fois qu’on s’est vus, il était soucieux de savoir comment on s’adaptait. Il ne me parlait pas de mes performances sur le terrain.

Évidemment, ce transfert a changé ma vie, mais il n’a jamais changé qui je suis

Vous souvenez-vous du montant que le Stade Rennais a investi pour vous faire signer ?

(sans hésiter une seconde, avec un grand sourire). 140 millions de francs, l’équivalent de 21 millions d’euros, à l’époque. Une grosse somme. Un grand problème.

Pourquoi ?

En France, les gens ne me parlaient que de ça… « 140-millions-de-francs » sont mes premiers mots appris en français (sourire). J’avais conscience qu’il s’agissait d’une somme très importante, que c’était un énorme investissement pour un club comme le Stade Rennais. Mais elle engendrait énormément d’attentes. Surtout que je remplaçais Shabani Nonda, un grand joueur de Rennes (qui partait pour Monaco après 37 buts en 77 matches sous le maillot rennais, de 1998 à 2000)…

Au Brésil, comment a été perçu votre transfert ?

Ça a été une grosse surprise ! J’avais beau dire « Rennes » ou « Stade Rennais », personne ne connaissait (rires). Les gens étaient surpris, mais aussi contents pour moi. J’étais le deuxième plus gros transfert de l’histoire du Brésil, après Denilson (transféré pour 32 M€ au Bétis Séville, en 1998). Je suis longtemps resté dans cette liste. J’ai finalement pu quitter ce top 10, il y a peu. Tant mieux : je faisais quand même partie d’une liste aux côtés des meilleurs joueurs brésiliens du monde. Je n’y avais pas ma place.

Comment un jeune joueur de 21 ans apprivoise-t-il cette situation ? Avez-vous gardé la tête froide ? Au contraire, a-t-elle gonflé ?

Évidemment, ce transfert a changé ma vie, m’a permis de changer de classe sociale, d’être tranquille sur le plan financier. Mais il n’a jamais changé qui je suis. Honnêtement, j’étais conscient que je n’étais pas un phénomène, que je n’arriverais pas à changer le Stade Rennais, seul. Je l’ai dit. On m’a répondu que le changement serait collectif, avec les arrivées de César, Bernard Lama, etc.

Je craignais que les gens n’acceptent pas mon style, ma façon d’être

Curieuse coïncidence : vous avez atterri sur le sol français, à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, le 25 juillet 2000, jour de l’accident du Concorde, au même lieu. Vous en souvenez-vous ?

Bien sûr. J’avais voyagé avec un jet privé affrété par M. Pinault. À mon arrivée à l’aéroport, je ne parlais pas un mot de français et j’entendais le mot « Concorde » revenir dans toutes les conversations. Je me suis demandé quel mec était ce fameux Concorde ! Puis, on m’a expliqué. C’était dramatique. Après, je ne suis pas superstitieux. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un mauvais présage avec mon futur en France.

Dans quel état d’esprit débarquez-vous en France ?

En général, les footballeurs brésiliens ont tendance à penser que ce sont les autres qui doivent s’adapter à eux, et pas le contraire. J’étais dans l’état d’esprit opposé. Je craignais que les gens n’acceptent pas mon style, ma façon d’être. J’exigeais beaucoup de moi-même. Je voulais que les gens m’acceptent. Les premiers jours ont été durs, surtout parce que je ne parlais pas du tout la langue ! J’ai essayé de m’intégrer, mais j’ai commis une petite gaffe (rires). Lors de l’une de mes premières interviews en France, je veux faire une petite blague et j’utilise mes quelques notions d’anglais pour dire : « Hi, my name is Lucas, I’m from Brazil ! » Là, les gens autour de moi froncent les sourcils et me répondent, direct : « Tu peux parler portugais, ne t’inquiète pas, il y a des traducteurs. » Puis, je me suis rendu compte de ça qu’il y avait une rivalité historique entre les Français et les Anglais ! (rires). J’aurais dû essayer de parler en français ! C’était une question d’immaturité et d’inexpérience. On en reparlera…

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